Enquête sur la convention collective - Entretien #3 - Parole de producteur

10/07/2014
SRF

Suite de notre état des lieux sur la convention collective du cinéma avec ce troisième entretien.
Rencontre avec Eric Altmayer, fondateur de Mandarin cinéma. Il a travaillé, entre autres, avec François Ozon, Michel Hazanavicius et Rémi Bezançon. Il a produit le prochain film de Bertrand Bonello, Saint Laurent.

Propos recueillis le lundi 31 mars par Laura Tuillier et Louis Séguin, avec Léa Fazer

Que pensez-vous de la genèse de la convention collective ?

Eric Altmayer : A l’époque où j’étais dirigeant de syndicat et qu’il y avait déjà ces discussions avec le représentant du SNTPCT, il me disait clairement en off : « On veut moins de films, on en a marre de ces producteurs et de ces réalisateurs qui n’en sont pas. » Comme les groupes ont exactement le même discours, ils se sont entendus, et la convention a été faite par la CGT, le SNTPCT et les groupes. Les résultats ne se font pas attendre, il y a un effet d’éviction très net et une chute du nombre de tournages. Cette nouvelle convention a tendance à exclure tous les films qui ne sont pas en mesure de recruter des équipes à plein temps, dans des conditions salariales assez privilégiées et rémunération des heures supplémentaires dans leur intégralité. Pour bien comprendre, il faut se remémorer le système des années 1950 : il y avait moins de films, et tout fonctionnait main dans la main entre les producteurs et les techniciens pour que le système n’évolue pas. C’est la Nouvelle vague et la multiplication des films qui ont entrainé des bouleversements dans la profession, et créé des tournages qui n’avaient plus rien à voir avec la configuration de l’ancien système. Les grands groupes veulent cette diminution de la concurrence pour deux raisons : s’il y a un salaire producteur, ils préfèrent le prendre pour eux, considérant que les producteurs indépendants ne servent à rien. Ce qui est paradoxal quand on voit les résultats très moyens de la très grand majorité des films produits par les groupes quand ils ont essayé de faire les films tous seuls… Et puis, réduire le nombre de films permet de valoriser les grosses productions sur les écrans donc de favoriser les exploitants, c’est-à-dire ces groupes.

 

Que pensez-vous des négociations qui ont conduit à cette convention ?

Tout dialogue sérieux sur les aspects salariaux était faussé par cette idée : on est les producteurs, donc les patrons, donc des salauds. Or chez Mandarin par exemple, nous n’avons pas attendu la convention pour appliquer de façon systématique le tarif syndical. A l’origine, il y a eu des erreurs de communication de la part des syndicats de producteurs, quand on a voulu faire des propositions assez fortes, mais qui ont braqué tout le monde, et, sorties de leur contexte, ont été réutilisées par les syndicats de techniciens pour affirmer qu’on voulait baisser les salaires… Ce qui n’était évidemment pas le cas.Le résultat, c’est cette nouvelle convention d’un malthusianisme revendiqué, qui sert l’intérêt des ouvriers spécialisés et des grands groupes.

 

Auriez-vous produit Saint-Laurent de Bertrand Bonello de la même façon avant la convention ?

On était très déterminés, pour plein de raisons, à ce que le film se fasse, donc on l’aurait fait quoiqu’il arrive. Mais compte tenu de la possibilité de forfaitiser jusqu’à 48heures supplémentaires, cela ne s’est pas avéré si dramatique que ça. Pour un film à gros budget (7,5 millions d’euros en fabrication), cette forfaitisation des heures pour toute l’équipe est une relative économie par rapport à avant. La convention a été bien pensée par les grands groupes : elle est presque bénéfique sur ce genre de budgets.

 

Comment s’est passée la relation aux techniciens ? Quelle était l’ambiance sur le tournage ?

Il y a eu des petites tensions mais l’enjeu du film a galvanisé les troupes. Les électros/machinos nous reprochaient même d’appliquer la nouvelle convention, parce qu’ils se rendaient compte qu’à une ou deux heures près, c’était moins avantageux que l’ancien système. Comme on ne peut pas dépasser 48 heures par poste et par semaine, on est obligé de recruter d’autres techniciens, par exemple pour la pose des prélights. Les électros sont furieux : ils préféraient faire leurs heures supplémentaires.

 

Avez-vous tout de même constaté un surcoût dû à la convention sur Saint-Laurent ?

Oui, environ 350 000 euros sur 7,5 millions. On avait prévu entre 4% et 6% d’augmentation.

 

La convention a-t-elle eu une influence esthétique directe sur le film ?

C’est un bon exemple de vertu et de contrainte mêlées : Bertrand Bonello a passé des heures en préparation avec sa chef décoratrice et sa chef costumière pour voir ce qui apparaitrait au second plan, ce qui nous a permis de ne pas couvrir les plans à 100%. Cela représente une économie, mais limite le découpage et le montage. Heureusement, il s’agitd’un metteur en scène qui prend en compte les contraintes de production dans son découpage, parce qu’il vient du cinéma d’art et essai fauché. Cela aurait été plus périlleux si on avait eu affaire à quelqu’un habitué à travailler sans contraintes, il n’aurait pas su comment s’adapter.

 

Saint-Laurent est le seul film que vous avez tourné sous convention ?

Il y a aussi le prochain film de François Ozon, ainsi que le premier long-métrage de Thomas Ngijol.Pour ce dernier, nous avons dû absorber quelques jours avant le tournage un surcoût de 300 000 euros (sur un budget en fabrication de 5,7 millions d’euros) que nous n’avons jamais pu financer.bEn d’autres termes, sur ce film, nous sommes sûrsde perdre de l’argent. On a eu la chance de faire des films qui ont marché l’année dernière, donc on a pu accumuler un peu de trésor de guerre. Mais ça ne peut pas s’ériger en système !

 

Quels sont les films les plus touchés par cette convention ?

Ceux dont le coût se situe entre 3,5 et 7 millions d’euros, les films « du milieu ». Nous le vivons en ce moment avec le film en développement de Denis Dercourt, qui coûte environ 6 millions d’eurosen fabrication. Il se tournera en province, avec les défraiements que cela induit. Comme il y a un gros casting, et que les acteurs ont toujours les mêmes prétentions salariales, on a des discussions extrêmement rudes pour les maintenir à des niveaux à peu près décents par rapport à l’économie générale du film. Ce type de films ne pourra dorénavant se faire que s’il fait le plein des financements (Canal +, chaîne gratuite, distributeur), ce qui est de plus en plus rare...

 

A quel stade d’avancement se trouve le film de Denis Dercourt ?

On va le tourner, on a finalement fait rentrer le cercle dans la boite. Mais cela a été au prix de sacrifices, à commencer par nous, les producteurs, qui nous engageons dans un film sous-financé. On peut absorber la moins value financière pour privilégier ce qui est à l’écran, parce qu’on produit plusieurs films par an et qu’on peut prendre ce genre de risques, mais ce n’est pas le cas de tous les producteurs indépendants. Si, malgré ces efforts, on n’arrive pas à assurer les conditions de tournage dont un réalisateur a besoin pour son film, mieux vaudra ne pas le faire.

 

Quelles sont les mesures qui rendront possible l’existence de ce film ?

On va devoir réduire le temps de tournage (sept semaines au lieu des huit envisagées) et la taille des équipes pour compenser les surcoûts. Cela peut aussi favoriser la créativité. Je suis sûr que, le couteau sous la gorge, on peut faire des économies substantielles qui ne soient pas forcément négatives, notamment en phase de préparation. Il suffit de regarder le meilleur du cinéma européen,beaucoup plus pauvre que le cinéma français : Balkans, en Grèce, ils font de très beaux films, dont la valeur de production à l’image se distingue assez peu du la production française.Ça, c’est pour dire une chose positive. Mais la vérité, c’est qu’on évitera de s’engager dans un projet qui présente trop de risques.

 

Avez-vous évalué le surcoût que la convention induit sur ce film ?

On l’a évalué à 300 000-350 000 euros.

 

Avez-vous dû arrêter des films en cours de développement à cause de la convention ?

Tous les films dont on a parlé étaient en développement très avancé avant la convention, donc il n’était pas question de renoncer. Aujourd’hui, en amont, on est obligé d’intégrer ces nouvelles contraintes. Même si le film n’est pas un sujet mainstream et que le  casting ne compte pas d’acteurs très connus, ce sera quand même cher à fabriquer. On le voit sur le prochain film de Rémi Bezançon, par exemple. Il a du entamer une réécriture, pour faire le film avec moins de jours de tournage, moins de moyens. Il a décidé d’en faire un encouragement à filmer différemment, et le prend en compte dans l’écriture. Comme on développe nos projets dès le concept, on peut intégrer ces contraintes financières très tôt, ce qui est la meilleure manière de faire à mon avis.

 

Quels sont les contraintes d’écriture qu’induit la convention ?

Il faudra doser avec soin les constructions en studio, les beauty shots qui ne nourrissent pas vraiment l’histoire. Les scènes de nuits sont beaucoup plus chères aussi. Cela dit, beaucoup de films manquaient de rigueur, beaucoup de moyens étaient dépensés pour pas grand-chose. Donc il y aura un côté plus rigoureux… J’essaye de garder un point de vue positif ! Mais il y aura aussi des compromis artistiques, c’est évident.

 

Hormis cette rigueur, voyez-vous des avantages à cette convention ?

On peut aller jusqu’à 48h par semaine. Quand il n’y avait pas de convention, on était dans l’illégalité de fait chaque fois qu’on dépassait 39h ! Cela légalise au moins des pratiques très anciennes. Mis à part cela, tout est devenu très cadré. Ces règles viennent s’immiscer trop strictement dans un espace de création. Et je ne connais personne qui soit entré dans le métier pour se dire : « Allez, je passe à la caisse, j’ai fait mes 36h ». Les ambiances les plus dynamiques et les plus agréables, en général, sont sur les films les plus fauchés. Les réalisateurs français qui ont tourné aux Etats-Unis ont connu ces situations très strictes : si on demande à un régisseur de déplacer le camion, il fauts’attendre à ce que le syndicat hurleparce que quelqu’un s’est attribué une fonction qui n’est pas la sienne. Au Canada, j’ai vu des tournages où, pour déborder d’une minute sur l’horaire, le premier assistant interrompt tout pour demander si l’équipe est prête à faire une « grâce », comme ils disent. Si ça continue comme ça, la situation en France va tendre vers ce système.

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