Au secours du cinéma portugais

Lettre ouverte
14/02/2017

Nous transmettons ci dessous une lettre de protestation de la part du réalisateur Miguel Gomes, qui alerte sur la situation des cinéastes au Portugal. La lettre sera publiée durant le Festival de Berlin avec un maximum de signataires souhaités.

Merci de signer par retour de mail à cette adresse : hrosiaux@la-srf.fr

LETTRE DE PROTESTATION
À l'attention de Mr. Le Président de la République et de Mr. Le Premier Ministre du Portugal

Depuis plusieurs décennies, le Portugal est un cas à part au sein de la production cinématographique mondiale. Dans ce petit pays sans marché interne pour nourrir une industrie, rares sont les années où la production nationale passe le seuil d'une douzaine de longs-métrages.

Malgré cela, un pourcentage très élevé de ces films est présent dans les festivals internationaux. À partir de la décennie 80, et de manière systématique, le cinéma portugais a fait l'objet de cycles et d'hommages ; des rétrospectives des films de nombreux cinéastes portugais ont été organisées – les uns en activité (certains signataires de ce texte), les autres malheureusement déjà disparus (João César Monteiro, Paulo Rocha, Fernando Lopes, António Reis, José Álvaro Morais, António Campos ou, bien sûr, Manoel de Oliveira).

Le « miracle » de cette visibilité internationale, disproportionnelle au regard d'une production si faible – et qui a perduré pendant plusieurs décennies et concerné plusieurs générations d'auteurs – est certainement dû au mérite des réalisateurs, des techniciens, des acteurs et des producteurs de cinéma portugais. Mais le mérite revient aussi à une politique culturelle qui a établit des bases pour garantir la liberté de création et qui a rendu possible la production d'un cinéma marqué par la forte singularité de ses propositions. C'est ainsi que s'est consolidée l'image du cinéma fait au Portugal.

Cette politique culturelle, qui a permis l'existence de ce cinéma et qui a ouvert les portes à la diversité, a mis en place des Lois du Cinéma et un Institut Public (l'ICA, Institut du Cinéma et de l'Audiovisuel) pour les appliquer, organisant de manière continue des concours publiques pour le soutien financier à la production de films. Ces concours se déroulent selon des règles de participation transparentes et des critères d'évaluation compatibles avec la politique mise en œuvre par le Ministère de la Culture, avec des jurés choisis par l'Institut et définis par la loi comme « personnalités compétentes, au mérite culturel reconnu ». Ainsi, ont été appelés à être jurés pour évaluer les projets de films des cinéastes et techniciens du cinéma, mais aussi des critiques, artistes plasticiens, écrivains, architectes, musiciens, programmateurs culturels ou professeurs universitaires.

Depuis 2013, un décret-loi revenant sur la Loi du Cinéma et une nouvelle direction de l'ICA, allergique aux responsabilités et méconnaissant son rôle de régulateur dans ce processus, ont transféré la tache de choisir des jurés à un comité où sont représentés tous les intéressés par les résultats des concours : associations professionnelles, représentants des télévisions, représentants des opérateurs de télécommunications jouant un rôle de diffuseur, entre autres. C'est à ce comité corporatif qu'est revenu le rôle d'indiquer à l'ICA les noms des jurés pour évaluer les projets de films, avec, dans de nombreux cas, une très claire connivence entre ceux qui nomment et ceux qui sont nommés.
 Le résultat ne s'est pas fait attendre : les exigences inscrites dans le règlement quant aux profils des jurés, « personnalités au mérite culturel reconnu», ont manifestement cessé de faire sens au regard des jurés actuels. Dans les dernières années, on a pu compter parmi les décisionnaires des projets de films des administrateurs de banques liés au cinéma, des acteurs de télénovelas ou des directeurs de marketing d'opérateurs de groupes de télécommunications...

Le gouvernement actuel, otage de la pression exercée par les opérateurs de chaînes câblées, se prépare maintenant à homologuer un nouveau décret-loi qui perpétue et aggrave cette procédure. Un ensemble très représentatif de réalisateurs et producteurs portugais s'est manifesté contre ce système vicié par les conflits d'intérêt, et ils ont assuré à la tutelle qu'ils se refusent fondamentalement à faire partie de ce processus de nomination : ils ne veulent pas influencer la nomination des jurés ni n'acceptent que d'autres ayant des intérêts dans les résultats des concours puissent participer au processus. Ils croient que la transparence ne peut être assurée que si la nomination des jurés revient à l'exclusive compétence de l'ICA. Une bonne fois pour toutes, ils veulent une direction de l'ICA capable d'assumer ses responsabilités, en toute conscience de son double rôle d'exécuteur de la politique culturelle pour le cinéma et de régulateur de cette activité.

Les signataires de ce texte veulent rappeler à l'État que le cinéma portugais n'est pas qu'une question nationale. C'est pourquoi ils font appel à votre solidarité avec les réalisateurs et producteurs portugais qui se sont opposés à ce processus et manifestent leur rejet au cas où le décret-loi serait homologué.

 http://www.liberation.fr/debats/2017/02/12/cinema-preserver-le-miracle-p...
 

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